Le Canada et le nouveau gouvernement d’Haiti

Le Canada et le nouveau gouvernement d’Haiti
Maniche, Haïti : Un petit village dans les montagnes de la péninsule du sud.Blue Skyz Photography

Selon les optimistes, le transfert du pouvoir au Président Jovenel Moïse en février 2017,  la restauration d’un parlement fonctionnel et la ratification du Premier Ministre Guy Lafontant par cette législature en mars, marquent un retour à l’ordre constitutionnel et le début d’une nouvelle étape de l’histoire haïtienne. La fin du cycle électoral en janvier 2017,

Selon les optimistes, le transfert du pouvoir au Président Jovenel Moïse en février 2017,  la restauration d’un parlement fonctionnel et la ratification du Premier Ministre Guy Lafontant par cette législature en mars, marquent un retour à l’ordre constitutionnel et le début d’une nouvelle étape de l’histoire haïtienne.

La fin du cycle électoral en janvier 2017, après plusieurs années de délais, de contestation et d’incertitude, est décidément un pas en avant pour le pays. Le programme annoncé par le nouveau Premier Ministre Lafontant, dans sa Déclaration de politique générale, est porteur de changement. En signalant sa volonté « d’accélérer la marche de notre pays vers une économie émergente, un État de droit, une société solidaire et inclusive, avec une administration publique rénovée », le Premier Ministre offre un projet qui pourrait être rassembleur. Certaines de ses mesures spécifiques sont aussi intéressantes. C’est le cas, par exemple, de la consolidation de la Police nationale et de l’élargissement des réformes du système judiciaire et carcéral. La relance de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, y compris l’appui aux petites et moyennes entreprises, pourraient contribuer à la croissance inclusive. L’élargissement de la protection sociale, notamment pour les personnes vivant avec un handicap physique, ainsi que « la mise en place d’un programme d’assurance maladie universelle », sont d’autres engagements importants. La promesse selon laquelle « la problématique des femmes en Haïti va être abordée, sous un angle stratégique et transversal » est aussi porteuse de changements structurants.

Ceci étant dit, le pays fait face à des défis de taille. La crise fiscale bat son plein et ne sera probablement pas résolue avec le renforcement des capacités de l’administration fiscale et douanière annoncé dans la Déclaration. Ceci rendra l’élargissement de la couverture des services publics difficile, dans un contexte où la coopération internationale et l’accès au pétrole subventionné de Petrocaribe continueront à diminuer. La stratégie de croissance, fondée sur le maintien de la stabilité macroéconomique et l’encouragement « de la compétitivité des entreprises en vue de dynamiser les exportations », pourrait perpétuer les inégalités ainsi que l’exploitation insoutenable des ressources naturelles. L’adoption d’un code minier qui permettrait de « dynamiser ce secteur et d’exploiter nos gisements et nos minerais, tout en ayant soin d’éviter les impacts négatifs sur l’environnement » pourrait s’avérer aussi compliqué qu’il le fut sous le gouvernement antérieur. La volonté d’aller de l’avant avec « la mise en place de la force de défense nationale », justifiée par le retrait de la Mission des Nations Unies de Stabilisation en Haïti (MINUSTAH) avant la fin de 2017, risque aussi d’assombrir le panorama politique du pays. Finalement, il n’y a aucune garantie que le gouvernement et son programme survivent bien au-delà de l’actuelle lune de miel entre l’exécutif et le parlement.

Comment le Canada se positionne-t-il dans ce contexte à la fois prometteur et compliqué? Malgré certains contretemps des deux côtés sous les gouvernements antérieurs, la coopération canado-haïtienne reste pertinente. Dans la politique d’assistance internationale qui sera annoncée sous peu, il est probable qu’Ottawa signale son intention de renforcer la coopération avec Haïti dans les domaines de la croissance économique inclusive et durable; la santé des femmes et des enfants; ainsi que la primauté du droit et la sécurité humaine. L’égalité entre les femmes et les hommes risque de devenir un élément stratégique de la coopération canado-haïtienne, puisqu’il s’agit d’une priorité pour les deux gouvernements. La mesure annoncée dans le Budget 2017, de réduire les tarifs et d’autres contraintes aux importations en provenance des pays les plus pauvres et notamment d’Haïti, signale l’intention de développer le volet commercial de nos liens.

La convergence des priorités entre Ottawa et Port-au-Prince présente des opportunités pour relancer ce partenariat. Néanmoins, si les Canadiens veulent vraiment contribuer au développement inclusif et durable en Haïti, il faudra qu’on trouve une façon d’appuyer les priorités haïtiennes et de promouvoir l’innovation adaptée au contexte. Par exemple :

  • Ottawa pourrait continuer à soutenir la professionnalisation de la Police Nationale, tout s’investissant beaucoup plus dans les réformes complémentaires au système pénitencier et à la Justice. Le Canada pourrait aussi aider le Ministre de la Justice et de la Sécurité Publique à s’ouvrir davantage au dialogue et à la collaboration avec d’autres institutions de l’État et de la société civile tout aussi impliquées dans la construction de l’État de droit, telles que le Ministère de la Condition Féminine et des Droits des Femmes ainsi que les organisations de protection des droits humains.
  • Sur la base de son appui historique au développement rural et la gestion des ressources naturelles, Ottawa pourrait contribuer à l’élaboration d’un code minier qui assurerait l’exploitation contrôlée des ressources extractives au bénéfice des communautés haïtiennes et responsable du point de vue environnemental. Un plaidoyer Canadien sensible aux préoccupations et aux recommandations des communautés, aiderait à redresser l’image et surtout les pratiques des entreprises canadiennes en Haïti. Par contre, un plaidoyer en faveur d’un code minier faible, renforcerait la réputation mitigée des Canadiens dans ce secteur stratégique.
  • Ottawa pourrait aussi ajouter des volets à son implication dans le secteur de la santé. En plus de continuer à appuyer l’accès des mères et des enfants aux services de santé de base y compris la santé reproductive, Ottawa pourrait promouvoir l’accès des personnes vivant avec un handicap, souvent les plus pauvres, à ces services. L’intégration des personnes handicapées pourrait d’ailleurs devenir un élément transversal de la coopération canado-haïtienne, presque comme le genre. La Loi de 2012, le Bureau du Secrétariat d’État à l’Intégration des Personnes Handicapées et l’important mouvement de la société civile dans ce domaine, offrent un référent juridique et des partenaires haïtiens pour avancer dans ce sens.
  • Par rapport au genre, en 2015 le Gouvernement d’Haïti a approuvé une Politique d’Égalité Femmes Hommes et un Plan d’Action à cet effet. Le Canada et le Québec ont grandement appuyé l’élaboration participative de ces documents. Maintenant, on devrait soutenir leur mise en œuvre, de façon transversale ainsi que sur des dossiers prioritaires comme la lutte contre la violence faite aux femmes, l’accès a la justice, l’inclusion socioéconomique et la gestion responsable de l’environnement.

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