Quelle rationalité domine chez les capitalistes des pays en développement ?

Quelle rationalité domine chez les capitalistes des pays en développement ?
Le pétrole vénézuélien: maintenant il appartient à tout le monde

Par Thomas Chiasson-LeBel Une bonne partie de la littérature dans le domaine des études du développement international repose sur un présupposé fragile. Celui-ci soutient que si on lui offre les stimulants adéquats, une « bourgeoisie nationale » réinvestira ses profits et produira un cycle vertueux d’accumulation et de croissance économique. Autrement dit, lorsque les conditions sont bonnes,

Par Thomas Chiasson-LeBel

Une bonne partie de la littérature dans le domaine des études du développement international repose sur un présupposé fragile. Celui-ci soutient que si on lui offre les stimulants adéquats, une « bourgeoisie nationale » réinvestira ses profits et produira un cycle vertueux d’accumulation et de croissance économique. Autrement dit, lorsque les conditions sont bonnes, les capitalistes prendront toujours les décisions rationnelles qui produiront une croissance économique.

Pour les chantres du marché, une intervention minimale de l’État offre les meilleures chances de produire ce cycle vertueux de réinvestissement. Par ailleurs, les tenants d’un interventionnisme étatique (adoptant une perspective hétérodoxe ou institutionnaliste) offrent une lecture plus subtile : étant données les particularités de la « rationalité économique », l’action de l’État est essentielle afin d’orienter les investisseurs vers des secteurs qui soutiendront une croissance économique à long terme.

Dans les deux cas, le postulat sous-jacent suggère que lorsque des opportunités d’affaires existent, des investisseurs s’en saisiront et feront des profits, forçant ainsi leurs compétiteurs à faire de même afin de ne pas se faire « dévorer » par la concurrence. Cette lecture sous-entend que ceux qui ont des capitaux à investir sont prêts à prendre des risques. Mais n’est-il pas possible que cette explication ne considère qu’une interprétation très étroite de la « raison » ? Que penser si les capitalistes ne réinvestissent pas leurs profits ? N’est-il pas possible que leurs décisions économiques et politiques soient guidées par une lecture différente de la réalité, les poussant à adopter des positions qui puissent même être néfastes pour leurs propres intérêts économiques ?

Au Venezuela, le dicton « Il n’y a rien de plus lâche que l’argent » circule abondamment dans les milieux d’affaires. Il suggère que les entreprises ont besoin de plus que de bonnes opportunités pour investir. Leurs dirigeants requièrent des occasions très sûres. Une réponse institutionnaliste suggère des politiques afin de pallier les risques et de faire en sorte que les investisseurs se sentent en sécurité. Or cette position est problématique dans le contexte idéologique actuel puisque les investisseurs ont tendance à se méfier de ces politiques et peuvent manquer de confiance envers les dirigeants qui les adoptent. Ils peuvent percevoir ces politiques comme une ingérence indésirable de l’État dans l’économie, rendant les conditions d’investissement tout aussi incertaines. Certains peuvent même s’organiser et miner le climat de confiance qui s’installait.

Les réussites et les échecs des politiques de développement ne dépendent pas uniquement de leur correspondance à la « rationalité économique » abstraite. Les perceptions des investisseurs à l’égard de ces politiques, et à l’égard de ceux et celles qui les appliquent, sont essentielles. Ces lectures de la réalité changent avec le temps et doivent être pleinement prises en considération dans les études qui visent à saisir les causes des succès et des échecs des programmes de développement.

En comparant divers programmes de développement appliqués au Venezuela à différentes époques, l’importance des positions politiques adoptées par les organisations qui rassemblent les investisseurs (chambres de commerce, associations d’industriels) devient évidente. Depuis longtemps, les investisseurs sont très unis dans ce pays exportateur de pétrole. C’est l’un des rares pays où une fédération unitaire, Fedecámaras, rassemble les capitalistes de toutes les régions et de tous les secteurs (industriel, commercial, agro-industriel). Lorsque cette fédération supportait les politiques de développement pilotées par un État actif, elles ont eu tendance à produire les résultats escomptés ; mais lorsque Fedecámaras s’est opposée aux politiques avancées par l’État, celles-ci ont eu tendance à échouer.

Dans les années 1970, Fedecámaras supportait les politiques interventionnistes de l’État. Elle a même accepté la nationalisation du pétrole et l’utilisation de la rente qui en était tirée pour des objectifs sociaux et de développement. Au cours de cette décennie, le secteur privé investissait 2,2 $ pour chaque dollar investi par l’État, et l’économie a connu sa plus importante période de croissance. Lorsque le secteur pétrolier est écarté des calculs, le rapport privé-public des investissements était de près de 3 pour 1 (voir le tableau).

Taux brut d’investissement au Venezuela, 1960–1998
  Moyenne annuelle des investissements
(% du PIB)
Moyenne annuelle des investissements non pétroliers
(% du PIB non pétrolier)
Total Publics Privés Total Publics Privés
1960–70 24,2 8,4 15,8 26,1 9,1 17,0
1970–80 34,4 10,8 23,6 36,8 9,6 27,2
1980–90 21,3 10,6 10,7 22,5 8,7 13,8
1990–98* 15,8 9,9 6,9 13,7 5,6 8,1
1998–02 15,1 6,6 8,5 n/a n/a n/a

*Investissements non pétroliers pour la période 19901995 seulement.
Source : Jonathan Di John, From Windfall to Curse? Oil and Industrialization in Venezuela, 1920 to the Present, University Park, PA: Pennsylvania State Press, 2009, p. 19.

À partir de 1980, la position de Fedecámaras a commencé à changer, et ses documents publics décriaient avec véhémence le pouvoir que la rente pétrolière donnait à l’État. En 1989, le gouvernement de Carlos Andrés Pérez signait une lettre d’entente avec le FMI qui correspondait dans une large mesure aux revendications de Fedecámaras et se faisait en même temps l’écho des recommandations du consensus de Washington. Néanmoins, Fedecámaras rejeta la mise en œuvre de ces mesures. Fedecámaras refusait de faire confiance à un président qui avait nationalisé le pétrole dans les années 1970.

Bien qu’à l’origine, Fedecámaras ait accepté le contrôle de l’État sur le secteur pétrolier, ses membres ont changé de position parce que la croissance du pouvoir économique de l’État et sa protection des droits des travailleurs en sont venues à diminuer leur propre pouvoir. Leur refus d’appuyer le plan d’ajustement structurel a rendu son application bien plus difficile. Fedecámaras allait plus tard reconnaître que le plan d’ajustement supportait bel et bien leurs intérêts, mais seulement tardivement, et alors que la situation politique à laquelle ils avaient contribué allait mener à la destitution du président en 1993.

Les lettres d’entente avec le FMI visaient à attirer les investissements directs étrangers. Or ceux-ci ont pris leur envol en 1994, alors que les relations entre le gouvernement et Fedecámaras s’étaient améliorées. Cet épisode illustre que même des programmes de libéralisations peuvent avoir besoin de l’appui des classes entrepreneuriales pour fonctionner.

Les exemples les plus marquants demeurent cependant la tentative de coup d’État d’avril 2002 et le blocus pétrolier de 2002-3, tous deux appuyés par Fedecámaras. Même si le plan de développement prôné par Chávez était loin d’être socialiste à l’époque, d’autres politiques — notamment à l’égard de la propriété de la terre — incommodaient la classe très unie des investisseurs représentée par Fedecámaras. Les efforts du gouvernement pour promouvoir les investissements privés donnaient quelques résultats positifs jusqu’à ce que Fedecámaras appuie des manifestations (fin 2001) et une tentative de coup d’État qui allaient causer une récession touchant les années 2002 et 2003, affectant plusieurs des compagnies qui supportaient le soulèvement.

L’exemple du Venezuela démontre que des politiques étatiques pour soutenir le développement sont aujourd’hui extraordinairement complexes. Étant données les tendances idéologiques des investisseurs et les contraintes de la mondialisation, les entreprises ont peu tendance à accepter les orientations dictées par l’État en matière d’investissement, même si celles-ci pourraient s’avérer être la chose « rationnelle » à faire pour une croissance à long terme.

Thomas Chiasson-LeBel est un chercheur postdoctoral CRSH lié à l’Université de la Californie à Santa Cruz. Ses recherches portent sur les luttes de classes et leurs impacts sur le secteur extractif au Venezuela, en Équateur et en Bolivie. Il a offert une présentation au CEPI le 22 novembre 2017, et vous pouvez lire un de ses articles ici.

 

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