Par-delà la fiction des élections égyptiennes

Par-delà la fiction des élections égyptiennes
Président de l’Egypte Abdel Fattah el-Sisi.Kremlin

Tous conviennent que la réélection du président Abdel Fattah al-Sisi est une parodie, pour ne pas utiliser l’expression « farce » qui serait une insulte envers les millions d’Égyptiens qui se seront rendus aux urnes. Mais par-delà les horreurs qui ont présidé à l’installation au pouvoir du président Sisi, dont les brutales tueries des Frères Musulmans, le

Tous conviennent que la réélection du président Abdel Fattah al-Sisi est une parodie, pour ne pas utiliser l’expression « farce » qui serait une insulte envers les millions d’Égyptiens qui se seront rendus aux urnes. Mais par-delà les horreurs qui ont présidé à l’installation au pouvoir du président Sisi, dont les brutales tueries des Frères Musulmans, le renforcement des mesures répressives contre toute opposition, le bâillon imposé aux défenseurs des droits de la personne, l’emprisonnement ou l’éviction d’un grand nombre de journalistes, la collaboration légitime avec Israël pour renforcer la sécurité dans le Sinaï, malheureusement au grand détriment des populations locales, notamment la destruction d’un grand nombre de maisons le long de la frontière avec Gaza, bref, par-delà tout, cela certaines réalités méritent d’être soulignées.

L’ironie de ces élections c’est que le président Sissi, tellement angoissé par le moindre impact négatif pour son pouvoir que pourraient avoir des candidatures de personnalités du passé, en les éliminant, comme Poutine en Russie, a dénaturé la réalité de sa popularité dans son pays. Est une adoration aveugle du « fellah » au dos courbé depuis 5000 ans ? Est-ce la foi en un régime militaire, garant de stabilité ? Est-ce, si difficile soit-il de le dire, simplement l’inanité d’un printemps arabe adulé en Occident, considéré comme un ouragan de niveau cinq, alors qu’en Égypte, ce ne fut qu’une courte bourrasque avec moins de 900 morts et une population rapidement apathique, se plaignant des embouteillages de la place Tahrir ? L’Égypte est-elle à ce point ingouvernable qu’elle ne peut survivre qu’à coups de régimes militaires ?

Que trouvent le million de jeunes qui arrivent chaque année en quête d’emplois sur le marché du travail dans un pays à la démographie galopante ? –  une infrastructure déliquescente, un secteur industriel anémique, une agriculture encore tributaire des crues du Nil, maintenant menacée par un barrage éthiopien, un déficit commercial massif découlant des importations agro-alimentaires, une politique de subventions alimentaires et énergétiques économiquement aberrantes que Sisi a essayé de réduire de peine et de misère, on peut se demander si le démocratie et les droits de la personne sont une priorité absolue de la population – d’ailleurs les auteurs du printemps arabe en Égypte étaient beaucoup plus soucieux d’emplois, de dignité, et de sortir de l’immobilisme, que de changement de régime à moins que cela fût le passage obligé. Le drame c’est que les militaires estiment qu’ils sont les seuls en mesure de contrôler une population qui fait face à une situation aussi délétère – ce qui est sans doute vrai – mais ils se croient aussi de bons gestionnaires de l’économie, ce qui est une fiction… sauf pour leurs propres intérêts. Il suffit de constater la chute de la livre égyptienne depuis la révolution égyptienne du 25 janvier 2011…

Mais par-delà les excès inadmissibles du régime, il y a aussi d’autres aspects à prendre en compte, à savoir la situation générale dans la région où trois pays seulement peuvent prétendre au triple titre de pays, d’États et de nations – l’Égypte, l’Iran et la Turquie – et dont l’effondrement mettrait le monde entier en danger. Certes Daesh est en perte de vitesse et inquiète davantage l’occident avec le retour des militants dans leurs pays d’origine. Mais quel pays est stable dans les sables mouvants du Moyen-Orient ? La Libye, victime malheureuse d’une intervention soi-disant humanitaire tournée en désastre, et ses trois pseudo-gouvernements à l’affût du pouvoir, pays voisins de l’Égypte et bastion d’un terrorisme multiple ? La Syrie avec les rixes entre Kurdes et Turcs, entre loyalistes et les opposants matraqués dans leurs derniers retranchements, terrain de jeux des Russes, des Iraniens et, en perte de vitesse, des États-Unis ? L’Iraq où se joue une lutte d’influence entre Iraniens – anciens ennemis lors d’une guerre atroce – Russes et Américains, sans qu’aucun des problèmes ethniques et religieux ait été le moindrement réglé ?  La pauvre Tunisie exemplaire mais cible idéale des terroristes ? L’Algérie et sa tension permanente, avec à sa tête un personnage historique, répositaire d’une stabilité incertaine, faute de succession programmée, légitime et assurée ? Le Yémen, victime d’une agression barbare, terrain involontaire d’une rivalité politico-religieuse meurtrière entre l’Arabie Saoudite et l’Iran? Cette même Arabie Saoudite, prise de convulsions issues d’une volonté de modernisation élaguée par une sourde lutte pour le pouvoir entre clans royaux ?

Et sous-jacente et dominante tout-à-la fois, il y a la question insoluble des Frères musulmans, institution ou organisation née en 1928, en Égypte, apôtre d’une renaissance islamique, ennemie jurée des régimes dictatoriaux en place parce que détenteur d’une légitimité auprès de la base des laissés pour compte.

Les Occidentaux ont fait leur choix : un soutien inconditionnel au Président Sisi à qui, rivalisant en cela avec les Russes, ils offrent armes et aide, sacrifiant sur l’autel de la stabilité les victimes d’un régime implacable.  Y a-t-il des circonstances atténuantes ? L’histoire en jugera.

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