Leçons de l’aide canadienne au développement dans les États fragiles

Pour toute personne qui croyait que les « États fragiles » s’éclipseraient doucement de l’agenda politique canadien avec le retrait des troupes de l’Afghanistan, la dernière année aura été pleine de surprises. En 2012, le Mali – longtemps considéré comme un enfant modèle en matière de démocratie et comme un partenaire africain stable pour le Canada –

Pour toute personne qui croyait que les « États fragiles » s’éclipseraient doucement de l’agenda politique canadien avec le retrait des troupes de l’Afghanistan, la dernière année aura été pleine de surprises. En 2012, le Mali – longtemps considéré comme un enfant modèle en matière de démocratie et comme un partenaire africain stable pour le Canada – a souffert d’un coup d’État militaire et a perdu le contrôle de la moitié nord de son territoire au profit de groupes rebelles. Le Soudan du sud est retombé dans la violence en dépit d’élections historiques et d’un vote clair en faveur de l’indépendance au cours d’un référendum. En 2013, Haïti (le plus important récipiendaire d’aide canadienne) a été l’objet de critiques ouvertes de la part du ministre canadien de la Coopération internationale en raison de son présumé manque de responsabilité, de leadership et de résultats concrets en termes de développement malgré des années d’investissements massifs de la part de ses partenaires internationaux. Ce coup d’œil sur les principaux partenaires du Canada considérés comme États fragiles nous rappellent combien la gouvernance démocratique, la paix et la coopération internationale sont vulnérables dans un vaste pan des pays du Sud encore de nos jours.

Le 8 février dernier, le Réseau de recherche sur les États fragiles de l’Université d’Ottawa a réuni une centaine de représentants gouvernementaux et d’organismes non gouvernementaux, d’universitaires et d’étudiants pour discuter des défis dans les États fragiles et affectés par le conflit (ÉFAC)– des sociétés marquées par la convergence de crises économiques, sociales, environnementales et de gouvernance. Quelles-ont été les conclusions de nos discussions?

Premièrement, le New Deal pour l’engagement dans les États fragiles, auquel ont adhéré les pays donateurs traditionnels du Nord et 19 gouvernements d’ÉFAC en 2011, donne de l’espoir. Il établit des obligations mutuelles en se basant sur deux décennies de leçons apprises dans le domaine. Les engagements comprennent le renforcement des institutions étatiques dans les ÉFAC tout en favorisant la sécurité des populations et les stratégies inclusives pour le changement au niveau national; l’investissement des ressources nécessaires pour comprendre les spécificités de chaque ÉFAC; la reconnaissance du fait que l’édification de l’État soit un processus endogène; et la reconnaissance du besoin d’engagements à long terme, d’adaptation et d’apprentissage continuels, y compris dans l’échec.

Chaque société fragile est unique; bien que des principes généraux aient été codifiés dans des instruments tels que le New Deal, ceux-ci doivent être mis en œuvre en tenant compte du contexte spécifique à chaque ÉFAC.

Toutefois, comme l’a exprimé un participant, en dépit du nouveau consensus, nous nous trompons plus souvent qu’autrement – le « nous » étant les acteurs internationaux tels que le Canada, tout comme nos homologues des ÉFAC. Quelques-uns ont argué que le New Deal était mort dans l’œuf parce que les donateurs ne sont pas prêts à assumer une certaine part de risque et sont trop impatients de voir des résultats concrets, alors que plusieurs gouvernements d’ÉFAC  ont de la difficulté à se responsabiliser face à leurs citoyens. D’autres ont avancé que le Canada devrait se faire promoteur d’un « meilleur deal » pour les ÉFAC : une aide plus généreuse et des concessions commerciales, des engagements à plus long terme, et des processus plus inclusifs pour les groupes historiquement marginalisés comme les femmes.

Car il existe des options pour inclure les femmes, la jeunesse, les pauvres, les infirmes et les minorités dans les stratégies pour le changement. Des activistes (au sein du gouvernement, dans les ONG et d’autres milieux) ont raconté comment les femmes et ceux qui les appuyaient avaient obtenu la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité en 2000, et comment les activistes ont utilisé cet instrument pour faire pression sur les élites afin qu’ils incluent les femmes dans les négociations de paix, dans les opérations de paix de l’ONU et dans la réforme des institutions judiciaires et sécuritaires. Pourtant, d’importants défis demeurent. Plusieurs panélistes ont dénoncé le faible niveau de conformité par rapport aux engagements substantiels pris par les donateurs du Nord et certains gouvernements des ÉFAC. Par exemple, en Haïti après le tremblement de terre de janvier 2010, les donateurs et les ONG internationales ont largement contourné les organisations locales représentant les femmes et les infirmes. Même après les élections de l’an dernier, le gouvernement, les citoyens et les donateurs ont eu de la difficulté à établir les relations de coopération qui auraient été nécessaires pour aller de l’avant avec les priorités telles que revitaliser le domaine de l’agriculture pour assurer la sécurité alimentaire du pays.

La plupart des participants étaient d’accord avec le fait qu’il ne pouvait y avoir aucune stratégie universelle pour les ÉFAC. Chaque société fragile est unique; bien que des principes aient été codifiés dans des instruments comme le New Deal, ceux-ci devraient être appliqués avec une attention particulière portée au contexte dans chaque ÉFAC. Au Mali aujourd’hui, par exemple, cela signifie de n’utiliser la force militaire que dans le cadre strict du droit international et éviter de faciliter l’avènement au pouvoir d’un régime dont la légitimité est mise en doute par de larges pans de la population, particulièrement dans les régions du nord. Cela signifie appuyer les efforts visant à tendre la main aux mouvements touaregs dont les revendications sont alimentées par des promesses non-tenues d’autonomie régionale et de développement. Cela signifie également être à l’affut des opportunités de rétablir des liens avec les institutions étatiques légitimes, tout en amenant les Touaregs et autres groupes marginalisés, incluant les femmes, à faire partie des nouvelles stratégies nationales et locales en matière de gouvernance. Coordonner des réponses appropriées face à une telle situation requiert sans contredit une connaissance approfondie du contexte malien.

Enfin, quelques distingués collègues universitaires ont exprimé leurs doutes quant à l’intention réelle du Canada et d’autres États du Nord de vraiment s’engager dans la voie d’un « nouveau partenariat ». Ils nous ont rappelé la responsabilité historique des puissances coloniales pour la fragilité étatique dans plusieurs régions du monde. Ils ont évoqué comment les politiques de certains pays suite à la Guerre froide et aux événements du 11 septembre 2001 ont renforcé les agences de sécurité dans les États fragiles aux dépens des institutions démocratiques. Ils nous ont finalement mis en garde contre le fait de privilégier les intérêts commerciaux du Canada (particulièrement depuis la crise financière de 2008), ce qui risque de saper la fragile reprise économique et du même coup les efforts d’édification de l’État à plus long terme dans les ÉFAC.

Ces enjeux requièrent visiblement plus ample discussion – une discussion basée sur les faits. Au cours des prochaines semaines, nous avons invité quelques panélistes du colloque à revenir sur les débats abordés et sur les cas complexes d’Haïti, du Mali et du Soudan du sud dans lesquels le Canada est impliqué. Nous vous invitons à suivre la conversation sur le Blogue du CÉPI. Tout comme la paix est trop importante pour être laissée aux généraux, la fragilité étatique est trop importante pour être laissée aux ministres et aux théoriciens.

* Pour une analyse du New Deal et de ses perspectives de succès dans différents ÉFAC, voyez le numéro spécial de Conflict, Security and Development 12:5 (2012) sur les défis de la coopération pour le développement dans les États fragiles. Pour la pratique canadienne, voyez Stephen Baranyi et Anca Paducel, “Whither Development in Canada’s Approach to Fragile States?’” dans Stephen Brown, ed., CIDA and Canadian Aid Policy (McGill-Queen’s University Press, 2012).

**********

Ce billet fait partie d’une discussion en ligne sur le thème du Développement dans les États fragiles: Leçons et options pour le Canada, issue d’un colloque tenu à l’Université d’Ottawa le 8 février 2013. Réunissant des universitaires, des représentants du gouvernement canadien et des experts de la société civile, le colloque et cette série de blogues visent à créer un espace de discussion pour un dialogue constructif et informé sur les dimensions de l’engagement canadien en matière de développement dans les États fragiles et affectés par le conflit.

Articles liés


Le blogue du CÉPI est écrit par des spécialistes en la matière.

Les blogs CIPS sont protégés par la licence Creative Commons: Attribution – Pas de Modification 4.0 International (CC BY-ND 4.0).


📚 For reading week 👀 this year we asked CIPS‘ distinguished members 🧑‍🎓 to recommend a novel 📖 to their students (and to all students of good writing). Click here to see what they recommendations: https://www.cips-cepi.ca/2020/10/27/cips-special-novels-we-recommend/

Load More...