Ce mois de novembre marque les dix ans depuis que l’Accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a été ratifié par le Congrès et est devenu un document juridique contraignant. Ce moment fut loin de la conclusion célébratoire que l’on aurait pu imaginer. L’accord initial, négocié et
Ce mois de novembre marque les dix ans depuis que l’Accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a été ratifié par le Congrès et est devenu un document juridique contraignant. Ce moment fut loin de la conclusion célébratoire que l’on aurait pu imaginer. L’accord initial, négocié et approuvé par les parties à La Havane quelques mois plus tôt sous l’œil attentif de la communauté internationale, fut rejeté lors d’un référendum national tenu en octobre 2016. À peine quelques semaines après la fin des négociations, 50,2 % des Colombiens ont voté « non » à l’accord déjà sur la table, provoquant une onde de choc dans le pays et parmi ceux qui, à l’extérieur, peinent depuis longtemps à comprendre les complexités du conflit colombien. Ce revers a conduit à une nouvelle série de modifications avant que l’accord soit finalement ratifié par le Congrès en novembre 2016.
Le rejet de l’accord initial avec une marge aussi étroite illustre la profonde polarisation qui caractérise la société colombienne quant à la manière dont est perçu un conflit ayant duré plus de cinq décennies et affecté des millions de vies. « Ce rejet, malheureusement, a laissé une marque dans notre subconscient collectif et a introduit un certain scepticisme envers le travail des nouvelles institutions de justice transitionnelle dès le départ », m’explique un magistrat de la Juridiction spéciale pour la paix (JEP). À la veille du dixième anniversaire de l’Accord de paix, je m’entretiens avec des juges colombiens et des défenseurs des droits humains pour comprendre où en est la Colombie dix ans plus tard, comment le tribunal spécial a rempli son mandat et si la quête de justice des victimes s’est matérialisée.
Le modèle colombien de justice transitionnelle (JT) est largement considéré comme l’un des plus innovants dans la littérature contemporaine sur la consolidation de la paix, fondé sur une vision qui promettait non seulement la paix mais aussi la transformation : une réinvention de la justice centrée sur les victimes, l’égalité de genre, le développement rural et le changement structurel. Son architecture comprend trois institutions clés. La première est la Commission de la vérité, de la coexistence et de la non-répétition, dont le mandat s’est conclu en 2020 avec un rapport final mettant en lumière les causes d’un conflit dans lequel 80 % des victimes étaient des civils non-combattants, et formulant une série de recommandations pour éviter la répétition. Complétant le mandat de recherche de la vérité de la Commission, la Juridiction spéciale pour la paix travaille à établir les responsabilités pour les crimes les plus graves à travers onze macro-cas qui abordent collectivement les violences et crimes commis par toutes les parties – des FARC aux paramilitaires, en passant par les forces de sécurité de l’État. Enfin, l’Unité spéciale de recherche des personnes portées disparues est chargée d’enquêter sur environ 137 000 cas de disparitions.
La trajectoire de dix ans de l’Accord de paix a été marquée par de nombreux hauts et bas. Pourtant, une constante a défini le chemin de mise en œuvre : les attitudes envers l’accord et ses institutions de JT ont dominé la vie politique nationale. Elles ont façonné les campagnes électorales à travers le spectre idéologique et ont contribué à faire gagner, ou perdre, des élections présidentielles. En 2018, Iván Duque, opposant à l’accord et leader du camp du « non », a remporté la présidence, affaiblissant le soutien aux processus de paix. En 2022, Gustavo Petro est arrivé au pouvoir avec une plateforme pro-paix, promettant d’ouvrir des négociations avec l’Armée de libération nationale (ELN), le plus grand groupe rebelle encore actif. Pourtant, la violence persistante a mis à l’épreuve son agenda de « Paix totale », et il a terminé son mandat avec des progrès limités, alors que d’anciennes et de nouvelles menaces à la paix réapparaissaient.
Il n’était donc pas surprenant que les débats publics sur la paix et la JT soient au cœur de la campagne présidentielle de cette année, qui a abouti à l’élection du candidat d’extrême droite, Abelardo de la Espriella. De la Espriella s’est montré virulent dans ses critiques de l’accord de 2016 et a menacé de fermer la Juridiction spéciale pour la paix. Il rejette la politique de « Paix totale » de Petro et promet de gouverner d’une « main de fer », signalant un retour au climat politique qui précédait l’administration Petro. « Il y a de la peur dans les communautés, particulièrement dans les territoires ayant largement soutenu le candidat de gauche et pro-paix Iván Cepeda », explique Ximena Idrobo Obando, féministe et défenseuse des droits humains dans le Nariño. « Nous semblons entrer dans une nouvelle transition, qui se déroule au sein de la grande transition amorcée en 2016. Malheureusement, celle-ci ressemble davantage à une transition vers la guerre que vers la paix », conclut-elle.
Les Colombiens ont déjà vécu des cycles similaires. Sous Duque, l’établissement de la JEP a été retardé de deux ans, puisque son gouvernement cherchait à affaiblir son mandat. La Cour constitutionnelle a résisté, confirmant le rejet par le Congrès des objections de Duque et obligeant le gouvernement à accepter un système de JT qu’il ne favorisait pas. Bien que les critiques proviennent de toutes parts, y compris, et surtout, des victimes et des organisations de victimes qui ne veulent pas voir la justice encore retardée, les avancées réalisées sont réelles et offrent des raisons d’espérer. Depuis sa création, la JEP a ouvert onze macro-cas, prononcé des sanctions restauratives historiques dans les macro-cas 01 et 03, et développé un modèle innovant de justice réparatrice qui suscite l’admiration à l’extérieur de la Colombie.
La justice transitionnelle colombienne est soutenue par une communauté engagée de juges, d’avocats et d’activistes des droits humains, d’organisations de victimes et de victimes elles-mêmes (environ 350 000 victimes sont accréditées auprès de la JEP), qui continuent de réclamer vérité et responsabilité. Ils travaillent sans relâche pour dévoiler les réalités douloureuses d’un conflit de plus d’un demi-siècle, rendre justice et aider la société à guérir. « Nous devons défendre l’Accord de paix et les institutions de JT de la même manière que nous défendons notre Constitution », reflète Ximena Idrobo Obando. Le courage et la résilience de ces femmes et de ces hommes, juges de la JEP, personnel de soutien, défenseurs des droits humains, avocats des victimes, et surtout les victimes dont les vies ont été irrémédiablement bouleversées, sont profondément inspirants. On perçoit dans leurs voix et dans leurs regards une détermination : un engagement à préserver les avancées obtenues jusqu’à présent et à poursuivre une vision de la justice transitionnelle qui dépasse l’imposition de sanctions pénales ; une justice capable de transformer la société de l’intérieur.
Il ne fait aucun doute que le gouvernement De la Espriella mettra une fois de plus à l’épreuve les institutions de JT de la Colombie. Le Canada et d’autres partenaires internationaux peuvent contribuer en maintenant leur soutien à la mise en œuvre des processus de paix et en s’exprimant pour préserver l’intégrité de la JEP et défendre l’esprit de l’Accord de paix au bénéfice de tous les Colombiens.
*Safo Musta est doctorante au programme de développement international de l’Université d’Ottawa. Ses recherches examinent le caractère transformateur du modèle colombien de justice transitionnelle à travers une perspective institutionnaliste féministe. Elle a développé des liens étroits avec la Colombie lors de son travail de terrain effectué en 2022 dans le cadre de sa maîtrise sur le rôle du Canada dans la consolidation de la paix, mené près du Centro Interdisciplinario de Estudios sobre Desarrollo (CIDER) de l’Université des Andes. En 2026, elle retourne au CIDER pour mener des entretiens à Bogotá et dans plusieurs territoires sur la mise en œuvre des processus de paix. Cette série de blogs s’appuie sur les récits recueillis lors de ces entretiens de terrain.
Lisez le blog en espagnol ici.








