Quel futur pour la PAIF du Canada? Perspectives depuis l’Amérique latine et les Caraïbes

Quel futur pour la PAIF du Canada? Perspectives depuis l’Amérique latine et les Caraïbes
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Par Stephen Baranyi, Jody-Ann Anderson, Safo Musta & Nancy Saint Louis L’élection d’un nouveau gouvernement fédéral canadien, dans un contexte de tensions croissantes avec les États-Unis et d’autres grandes puissances, a suscité des débats sur l’avenir de la Politique d’aide internationale féministe (PAIF) adoptée par Ottawa en 2017. Ces débats sont éclairés par le rapport

Par Stephen Baranyi, Jody-Ann Anderson, Safo Musta & Nancy Saint Louis


L’élection d’un nouveau gouvernement fédéral canadien, dans un contexte de tensions croissantes avec les États-Unis et d’autres grandes puissances, a suscité des débats sur l’avenir de la Politique d’aide internationale féministe (PAIF) adoptée par Ottawa en 2017.


Ces débats sont éclairés par le rapport de la vérificatrice générale Karen Hogan au Parlement en 2023 et sa conclusion que « Affaires mondiales Canada n’a pas été en mesure de montrer comment les quelque 3,5 milliards de dollars d’aide bilatérale au développement qu’elle fournit chaque année… ont amélioré les résultats pour les femmes et les filles ». Bien que le rapport ait identifié les « faiblesses dans les pratiques de gestion de l’information du ministère » qui « ont entraîné des dossiers de projet incomplets ou manquants » comme le problème à corriger, il a souligné à quel point AMC était incapable de documenter les résultats en matière d’égalité des sexes (EG) auxquels le Canada a contribué dans les pays en développement.

Notre recherche aborde ces questions en démontrant les résultats de la PAIF du Canada dans trois contextes d’Amérique latine et des Caraïbes où le Canada dispose d’importants programmes d’aide internationale. La Colombie est un pays à revenu intermédiaire qui met en œuvre un accord de paix comportant d’importantes composantes d’égalité des sexes. Haïti est un pays à faible revenu qui lutte pour rétablir la sécurité publique et un gouvernement légitime. La Jamaïque et la Communauté des Caraïbes (CARICOM) sont pour la plupart des pays à revenu intermédiaire dotés d’institutions démocratiques libérales, mais également confrontés à des niveaux élevés de violence, notamment de violence basée sur le genre (VBG). De 2014-2015 à 2023-2024, Haïti a reçu en moyenne 109 millions de dollars d’aide par an ; CARICOM (y compris la Jamaïque) a reçu en moyenne 53 millions de dollars ; et la Colombie a reçu en moyenne 55 millions de dollars par an. Notre recherche s’est concentrée sur l’aide du Canada à l’intersection de l’EG, de la paix, de la justice et de la sécurité – laissant d’autres domaines comme l’éducation et la santé à d’autres études.

Dans l’ensemble, nous avons constaté que la PAIF a entraîné une augmentation importante du financement canadien axé sur l’EG ou comportant d’importantes composantes GE. Dans les trois pays, les partenaires gouvernementaux et de la société civile pensaient souvent que la FIAP avait contribué à faire progresser les efforts en faveur de l’égalité des sexes dans leur société. En Colombie, les partenaires ont souligné que la PAIF distinguait le Canada des autres partenaires internationaux et ouvrait la porte au soutien d’une variété de voix féministes sur le terrain, notamment les militantes autochtones, afro-colombiennes et LGBTQ. En Jamaïque et dans la région de la CARICOM, les partenaires ont indiqué que la PAIF veillait à ce que l’égalité des sexes soit toujours prise en compte. Certains ont néanmoins exhorté le Canada à être plus sensible aux voix ancrées dans des perspectives féministes plus traditionnelles, soulignant que lorsque les approches féministes reflètent les réalités de la région – où les histoires coloniales et les valeurs religieuses influencent la manière dont le genre est vécu, elles créent des opportunités de soutien solide et de changement durable.  En Haïti, des partenaires, dont des organisations de femmes handicapées, ont fait valoir que la PAIF devrait continuer à servir de levier stratégique pour promouvoir l’égalité des sexes et le changement générationnel. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont souligné que le Canada doit apprendre de ses erreurs, par exemple en étant plus inclusif envers les organisations locales de femmes handicapées.

Ce qui ressort avant tout de nos recherches, ce sont des résultats concrets sur le terrain. En Colombie, nous avons observé comment un projet dirigé par HALO Trust garantissait le recrutement de femmes pour tous les rôles – des démineurs aux agents de logistique – jouant un rôle essentiel dans le retrait des mines terrestres de plusieurs zones de conflit. Nous avons également observé comment un projet dirigé par Avocats sans frontières Canada a amélioré l’accès à la justice pour les femmes et les filles, en veillant à ce que leurs voix soient placées au centre des processus de justice transitionnelle suite aux accords de paix de 2016.

En Jamaïque et dans la CARICOM, à travers le projet de réforme judiciaire et de renforcement institutionnel (JURIST), la PAIF a contribué à des environnements judiciaires plus favorables aux victimes et plus sensibles au genre. Elle a soutenu la formation des fonctionnaires de justice et le renforcement général des systèmes de gestion des affaires afin d’améliorer la responsabilité judiciaire. De même, le projet d’amélioration de l’accès à la justice dans les Caraïbes (IMPACT) a soutenu, entre autres, la rédaction de lois, les réformes de l’aide juridique et les mécanismes alternatifs de résolution des litiges, contribuant ainsi à réduire les arriérés judiciaires. Ensemble, ces projets ont amélioré l’accès à la justice pour les femmes, les enfants et d’autres groupes vulnérables en renforçant les systèmes judiciaires dans la région.

En Haïti, Voix et Leadership des Femmes, piloté par le Centre d’études et de coopération internationale (CECI), a renforcé 36 organisations de femmes haïtiennes dont une organisation de femmes handicapées, et a apporté un soutien médical et psychologique à 4000 femmes victimes de VBG. Les projets menés par Cowater International, en partenariat avec la Police nationale d’Haïti, ont augmenté le recrutement de femmes dans la police et redynamisé les efforts visant à renforcer ses mécanismes chargés des affaires féminines à travers le pays.

Néanmoins, nos recherches nous rappellent que le défi des résultats transformateurs à long terme est réel. Les partenaires en Colombie et en Haïti ont souligné que l’évolution des attitudes et des comportements collectifs vers une plus grande égalité hommes-femmes pour tous nécessite des générations et l’alignement favorable de nombreux facteurs. Les procédures exigeantes du GAC, combinées au manque d’engagement à long terme, n’aident pas. L’incohérence des politiques canadiennes – par exemple la promotion de pratiques minières canadiennes qui portent atteinte aux communautés autochtones de Colombie ou le soutien aux gouvernements haïtiens qui ne donnent pas la priorité à l’égalité des sexes ou à une gouvernance inclusive – peut émousser les résultats prometteurs des projets d’égalité des sexes.

L’avenir de la PAIF est en jeu. Comme l’a dit une militante colombienne : « Mieux vaut avoir une politique féministe que de ne pas en avoir, mais les gouvernements devraient faire attention à ne pas l’utiliser comme une façade pour se faire belle aux yeux du public. » Mesurer le succès reste un défi qui s’étend au-delà des programmes d’AMC. Il existe un besoin évident de mettre à jour la PAIF pour refléter les leçons apprises depuis 2017 et/ou de l’intégrer dans une politique internationale canadienne plus large adaptée à l’environnement mondial plus difficile d’aujourd’hui. Alors que d’autres pays renoncent à leurs engagements, il s’agit d’une occasion pour le Canada de renforcer son influence mondiale dans la promotion de l’EG et de l’inclusion, à un moment où les deux sont vitaux. AMC devrait conserver les outils de programmation clés développés en partenariat avec d’autres, depuis les objectifs de dépenses en matière d’égalité des sexes jusqu’aux approches féministes d’évaluation. Cependant, Ottawa doit aussi renouveler son engagement plus large envers la cohérence politique et les valeurs féministes dans la politique étrangère et l’aide du Canada. Nous le devons aux Canadiens et à nos partenaires mondiaux.

Les résultats complets ont été présentés lors d’un panel organisé le 30 avril 2025. Vous pouvez trouver les biographies des auteurs et regarder l’intégralité de la table ronde ici. Merci à Denise Beaulieu, Rebecca Tiessen, Lilly Nicholls et Beth Woroniuk pour leurs commentaires.

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Par Stephen Baranyi, Jody-Ann Anderson, Safo Musta & Nancy Saint Louis L’élection d’un nouveau gouvernement fédéral canadien, dans un contexte de tensions croissantes avec les États-Unis et d’autres grandes puissances, a suscité des débats sur l’avenir de la Politique d’aide internationale féministe (PAIF) adoptée par Ottawa en 2017. Ces débats sont éclairés par le rapport

Par Stephen Baranyi, Jody-Ann Anderson, Safo Musta & Nancy Saint Louis


L’élection d’un nouveau gouvernement fédéral canadien, dans un contexte de tensions croissantes avec les États-Unis et d’autres grandes puissances, a suscité des débats sur l’avenir de la Politique d’aide internationale féministe (PAIF) adoptée par Ottawa en 2017.


Ces débats sont éclairés par le rapport de la vérificatrice générale Karen Hogan au Parlement en 2023 et sa conclusion que « Affaires mondiales Canada n’a pas été en mesure de montrer comment les quelque 3,5 milliards de dollars d’aide bilatérale au développement qu’elle fournit chaque année… ont amélioré les résultats pour les femmes et les filles ». Bien que le rapport ait identifié les « faiblesses dans les pratiques de gestion de l’information du ministère » qui « ont entraîné des dossiers de projet incomplets ou manquants » comme le problème à corriger, il a souligné à quel point AMC était incapable de documenter les résultats en matière d’égalité des sexes (EG) auxquels le Canada a contribué dans les pays en développement.

Notre recherche aborde ces questions en démontrant les résultats de la PAIF du Canada dans trois contextes d’Amérique latine et des Caraïbes où le Canada dispose d’importants programmes d’aide internationale. La Colombie est un pays à revenu intermédiaire qui met en œuvre un accord de paix comportant d’importantes composantes d’égalité des sexes. Haïti est un pays à faible revenu qui lutte pour rétablir la sécurité publique et un gouvernement légitime. La Jamaïque et la Communauté des Caraïbes (CARICOM) sont pour la plupart des pays à revenu intermédiaire dotés d’institutions démocratiques libérales, mais également confrontés à des niveaux élevés de violence, notamment de violence basée sur le genre (VBG). De 2014-2015 à 2023-2024, Haïti a reçu en moyenne 109 millions de dollars d’aide par an ; CARICOM (y compris la Jamaïque) a reçu en moyenne 53 millions de dollars ; et la Colombie a reçu en moyenne 55 millions de dollars par an. Notre recherche s’est concentrée sur l’aide du Canada à l’intersection de l’EG, de la paix, de la justice et de la sécurité – laissant d’autres domaines comme l’éducation et la santé à d’autres études.

Dans l’ensemble, nous avons constaté que la PAIF a entraîné une augmentation importante du financement canadien axé sur l’EG ou comportant d’importantes composantes GE. Dans les trois pays, les partenaires gouvernementaux et de la société civile pensaient souvent que la FIAP avait contribué à faire progresser les efforts en faveur de l’égalité des sexes dans leur société. En Colombie, les partenaires ont souligné que la PAIF distinguait le Canada des autres partenaires internationaux et ouvrait la porte au soutien d’une variété de voix féministes sur le terrain, notamment les militantes autochtones, afro-colombiennes et LGBTQ. En Jamaïque et dans la région de la CARICOM, les partenaires ont indiqué que la PAIF veillait à ce que l’égalité des sexes soit toujours prise en compte. Certains ont néanmoins exhorté le Canada à être plus sensible aux voix ancrées dans des perspectives féministes plus traditionnelles, soulignant que lorsque les approches féministes reflètent les réalités de la région – où les histoires coloniales et les valeurs religieuses influencent la manière dont le genre est vécu, elles créent des opportunités de soutien solide et de changement durable.  En Haïti, des partenaires, dont des organisations de femmes handicapées, ont fait valoir que la PAIF devrait continuer à servir de levier stratégique pour promouvoir l’égalité des sexes et le changement générationnel. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont souligné que le Canada doit apprendre de ses erreurs, par exemple en étant plus inclusif envers les organisations locales de femmes handicapées.

Ce qui ressort avant tout de nos recherches, ce sont des résultats concrets sur le terrain. En Colombie, nous avons observé comment un projet dirigé par HALO Trust garantissait le recrutement de femmes pour tous les rôles – des démineurs aux agents de logistique – jouant un rôle essentiel dans le retrait des mines terrestres de plusieurs zones de conflit. Nous avons également observé comment un projet dirigé par Avocats sans frontières Canada a amélioré l’accès à la justice pour les femmes et les filles, en veillant à ce que leurs voix soient placées au centre des processus de justice transitionnelle suite aux accords de paix de 2016.

En Jamaïque et dans la CARICOM, à travers le projet de réforme judiciaire et de renforcement institutionnel (JURIST), la PAIF a contribué à des environnements judiciaires plus favorables aux victimes et plus sensibles au genre. Elle a soutenu la formation des fonctionnaires de justice et le renforcement général des systèmes de gestion des affaires afin d’améliorer la responsabilité judiciaire. De même, le projet d’amélioration de l’accès à la justice dans les Caraïbes (IMPACT) a soutenu, entre autres, la rédaction de lois, les réformes de l’aide juridique et les mécanismes alternatifs de résolution des litiges, contribuant ainsi à réduire les arriérés judiciaires. Ensemble, ces projets ont amélioré l’accès à la justice pour les femmes, les enfants et d’autres groupes vulnérables en renforçant les systèmes judiciaires dans la région.

En Haïti, Voix et Leadership des Femmes, piloté par le Centre d’études et de coopération internationale (CECI), a renforcé 36 organisations de femmes haïtiennes dont une organisation de femmes handicapées, et a apporté un soutien médical et psychologique à 4000 femmes victimes de VBG. Les projets menés par Cowater International, en partenariat avec la Police nationale d’Haïti, ont augmenté le recrutement de femmes dans la police et redynamisé les efforts visant à renforcer ses mécanismes chargés des affaires féminines à travers le pays.

Néanmoins, nos recherches nous rappellent que le défi des résultats transformateurs à long terme est réel. Les partenaires en Colombie et en Haïti ont souligné que l’évolution des attitudes et des comportements collectifs vers une plus grande égalité hommes-femmes pour tous nécessite des générations et l’alignement favorable de nombreux facteurs. Les procédures exigeantes du GAC, combinées au manque d’engagement à long terme, n’aident pas. L’incohérence des politiques canadiennes – par exemple la promotion de pratiques minières canadiennes qui portent atteinte aux communautés autochtones de Colombie ou le soutien aux gouvernements haïtiens qui ne donnent pas la priorité à l’égalité des sexes ou à une gouvernance inclusive – peut émousser les résultats prometteurs des projets d’égalité des sexes.

L’avenir de la PAIF est en jeu. Comme l’a dit une militante colombienne : « Mieux vaut avoir une politique féministe que de ne pas en avoir, mais les gouvernements devraient faire attention à ne pas l’utiliser comme une façade pour se faire belle aux yeux du public. » Mesurer le succès reste un défi qui s’étend au-delà des programmes d’AMC. Il existe un besoin évident de mettre à jour la PAIF pour refléter les leçons apprises depuis 2017 et/ou de l’intégrer dans une politique internationale canadienne plus large adaptée à l’environnement mondial plus difficile d’aujourd’hui. Alors que d’autres pays renoncent à leurs engagements, il s’agit d’une occasion pour le Canada de renforcer son influence mondiale dans la promotion de l’EG et de l’inclusion, à un moment où les deux sont vitaux. AMC devrait conserver les outils de programmation clés développés en partenariat avec d’autres, depuis les objectifs de dépenses en matière d’égalité des sexes jusqu’aux approches féministes d’évaluation. Cependant, Ottawa doit aussi renouveler son engagement plus large envers la cohérence politique et les valeurs féministes dans la politique étrangère et l’aide du Canada. Nous le devons aux Canadiens et à nos partenaires mondiaux.

Les résultats complets ont été présentés lors d’un panel organisé le 30 avril 2025. Vous pouvez trouver les biographies des auteurs et regarder l’intégralité de la table ronde ici. Merci à Denise Beaulieu, Rebecca Tiessen, Lilly Nicholls et Beth Woroniuk pour leurs commentaires.

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