Le Canada s’apprête à publier sa première Stratégie de sécurité nationale depuis 2004. Vingt-deux ans… une éternité s’est écoulée depuis la dernière réflexion d’envergure sur les menaces qui pèsent contre le Canada et l’orientation stratégique souhaitée pour guider le pays. Depuis, le monde a basculé, et notre confort intellectuel avec lui. L’ordre international qui protégeait
Le Canada s’apprête à publier sa première Stratégie de sécurité nationale depuis 2004. Vingt-deux ans… une éternité s’est écoulée depuis la dernière réflexion d’envergure sur les menaces qui pèsent contre le Canada et l’orientation stratégique souhaitée pour guider le pays.
Depuis, le monde a basculé, et notre confort intellectuel avec lui. L’ordre international qui protégeait le Canada sans lui demander grand-chose en retour s’est fissuré. La question n’est plus de savoir si le monde est devenu plus dangereux, tant la réponse est évidente. La véritable question est plus inconfortable : sommes-nous prêts à regarder en face la nouvelle nature de la menace ?
Cette menace ne vient pas seulement de Moscou ou de Pékin. Elle vient aussi – et de plus en plus clairement – de Washington.
Cette idée peut paraître choquante parce qu’elle se heurte à des décennies d’amitié canado-américaine et de bienveillance de l’hégémon à l’égard de son voisin. Mais la politique internationale n’est pas un album de souvenirs : elle est faite de rapports de force, et ces rapports ont changé.
Les États-Unis de Donald Trump représentent aujourd’hui une menace directe à la sécurité nationale du Canada. Non pas par une invasion imminente, mais par une triple logique impériale.
Impériale d’abord par les ressources. Le discours américain sur le Venezuela, et désormais sur le Groenland, est sans ambiguïté : certaines ressources sont jugées trop stratégiques pour être laissées à la souveraineté des autres. Le message est clair : si l’acquiescence ne vient pas, la pression suivra.
Impériale ensuite sur le plan idéologique. Les États-Unis ne se contentent plus d’exporter des normes libérales telles que la démocratie et les droits de la personne ; ils soutiennent activement des forces politiques extrémistes, encouragent des dirigeants « amis » du trumpisme et marginalisent ceux qui s’en écartent. La sécurité devient conditionnelle à l’alignement politique sur Washington – et kleptocratique également.
Impériale enfin par l’exigence de vassalisation. Dans l’hémisphère occidental, l’autonomie des États n’est plus tolérée. Elle est jugée comme une déviance, ce qui amène plusieurs à tenter de flatter l’ego démesuré du président américain afin de tenter d’éviter ses foudres.
L’option confortable et l’exigeante
Or, le gouvernement Carney ambitionne de diversifier l’économie canadienne et de développer une plus grande autonomie en matière de défense. La future Stratégie de sécurité nationale devra donc trancher entre deux options fondamentales : la vassalisation ou la résistance.
La première est confortable – en théorie. Elle consiste à continuer comme avant : acheter américain, penser américain, planifier notre défense dans l’ombre du Pentagone. Elle garantit des frictions minimales avec Washington. Elle permet de préserver – pour un temps – ce qu’il reste de l’État social financé à moindre coût grâce au parapluie sécuritaire américain. La résistance à l’idée de diversifier notre commerce avec la Chine témoigne de la vigueur de cette façon de penser.
La seconde est exigeante – en théorie et en pratique. Elle est coûteuse et politiquement risquée. Mais elle est la seule compatible avec l’idée même de souveraineté.
Résister signifie accepter une vérité brutale : le seul langage que comprend l’administration Trump est le rapport de force. Dans ce monde de brutes, le droit est un outil parmi d’autres, souvent piétiné lorsqu’il devient contraignant.
Résister implique donc d’investir considérablement dans nos capacités de défense et de résilience économique. Cela se fera inévitablement au détriment de certaines certitudes budgétaires auxquelles nous nous sommes habitués depuis la guerre de Corée.
Résister ne peut cependant pas être un projet solitaire. Si le Canada n’est pas une grande puissance, il n’est pas non plus condamné à l’isolement. La voie passe par une alliance de volontaires, notamment avec les États européens et asiatiques qui partagent le même désir d’éviter la vassalisation.
Le premier test concret est le Groenland. Si le Canada est sérieux au sujet de la souveraineté et du droit international, il doit se joindre à l’initiative européenne visant à offrir aux Groenlandais un véritable pacte de sécurité, de défense et de développement économique. Un pacte consenti, non imposé comme l’entend le président américain. S’ils échouent à offrir une option de rechange crédible, les alliés démocratiques laisseront le champ libre – y compris le reste de la région arctique – à la coercition américaine.
Le second test viendra de nos choix d’acquisitions militaires. Continuerons-nous à nous aligner sur le complexe militaro-industriel américain, ou accepterons-nous de diversifier nos partenariats, au risque d’irriter Washington ? Ce choix n’est pas technique, comme le laissent entendre certains hauts militaires de haut rang. Il est profondément politique. Il déterminera si le Canada se conçoit comme un acteur stratégique ou comme un simple client fidèle. La Stratégie industrielle de défense, qui tarde à être dévoilée, révélera l’orientation retenue par le gouvernement Carney, de même que son appétit pour le risque et le degré d’urgence qu’il entend accorder au dossier.
Le Canada doit choisir. Et il doit le faire maintenant.
Justin Massie est professeur de science politique à l’UQAM et codirecteur du Réseau d’analyse stratégique. Srdjan Vucetic est professeur d’affaires publiques et internationales à l’Université d’Ottawa.
This text was originally published in La Presse on January 19, 2026 / Ce texte a été publié à l’origine dans La Presse le 19 janvier 2026.








