Élections à Taïwan : quelques surprises

Élections à Taïwan : quelques surprises
Photo par Jack Brind sur Unsplash.

Les dernières élections taïwanaises constituent un bel exemple de réussite démocratique qu’il importe de célébrer au moment même où les démocraties libérales sont menacées plus que jamais de l’intérieur par les mouvements populistes et de l’extérieur par des régimes autoritaires. La vigueur de la campagne électorale, les résultats obtenus par les partis d’opposition, mais surtout


Les dernières élections taïwanaises constituent un bel exemple de réussite démocratique qu’il importe de célébrer au moment même où les démocraties libérales sont menacées plus que jamais de l’intérieur par les mouvements populistes et de l’extérieur par des régimes autoritaires. La vigueur de la campagne électorale, les résultats obtenus par les partis d’opposition, mais surtout l’attitude des perdants dans cette course, qui ont promptement félicité le gagnant après avoir concédé leur défaite, mettent en relief le fait que la diversité d’opinions et de perspectives sont largement respectées. Le Canada, les États-Unis, l’Union européenne, et le Japon, entres autres, ont émis des communiqués félicitant le peuple de Taïwan pour leur élections. Comme il fallait s’y attendre, les autorités de la République Populaire de Chine (RPC), dont les citoyens ne peuvent pas pratiquer librement l’exercice de leur droit de vote, ont mis en garde les dirigeants taïwanais contre toute velléité d’indépendance.


La Présidente Tsai Ing-wen ne pouvant pas briguer un troisième mandat en vertu de la constitution, le PDP a choisi comme candidat aux présidentielles le Vice-Président Lai Ching-teh, promettant une continuité avec l’administration sortante. Critiqué par ses adversaires et par le PCC comme un ténor de l’indépendance taïwanaise, Lai avait promis durant la campagne de maintenir la ligne pragmatique de Tsai en ce qui concerne cette épineuse question: une déclaration d’indépendance présentait une provocation inutile puisque Taïwan est déjà un État souverain. Il en possède déjà les attributs, hormis un siège aux Nations Unies et des relations diplomatiques formelles avec la plupart des nations. Le choix de Hsiao Bi-khim comme colistière de Lai n’a pas rassuré le PCC : « représentante des affaires économiques et culturelles de Taipei » aux États-Unis, elle avait brillamment servi en tant qu’ambassadrice de facto de son pays et y a cultivé d’excellentes relations avec les deux partis. En d’autres termes, une administration Lai-Hsiao est assurée d’avoir une oreille attentive à Washington. 

Le deuxième candidat en importance avant le scrutin, Hou Yu-ih, portant les couleurs du Parti Nationaliste (ou kuomintang, KMT), était devenu en 2018 maire de la Nouvelle-Taipei, la plus importante municipalité de Taïwan en nombre d’habitants, après avoir fait carrière au sein des forces policières. Le choix de son colistier Jaw Shaw-kong en avait laissé perplexes plus d’uns : ce dernier, animateur de radio populiste et populaire, était connu pour ses positions jugées par beaucoup comme trop prochinoises. Le troisième candidat en termes de popularité, Ko Wen-je, ex-maire de Taipei après avoir fait carrière comme médecin, a fondé le Parti Populaire de Taiwan (PPT), qu’il présentait comme une troisième voie promouvant une position modérée entre les deux principales formations.

Les maisons de sondage de Taïwan peuvent se féliciter d’avoir prévu avec beaucoup d’exactitude les résultats électoraux obtenus le 13 janvier, qui reflétaient les tendances observées avant la tenue du scrutin. Ce remarquable résultat révèle que les tentatives d’intimidation par l’Armée populaire de libération (APL) et l’interférence orchestrée par le Parti Communiste de Chine (PCC) durant la campagne électorale, n’ont pas porté fruit. Le ticket Lai-Hsiao l’a emporté aux présidentielles, quoiqu’il ait dû se contenter – tel qu’attendu – d’une pluralité des suffrages exprimés, avec 40 % des voix, plutôt qu’une majorité. Ce qui signifie une légitimité fragile, puisqu’un tiers des électeurs – 33 % – a choisi Hou, et plus d’un quart – 26 % – a choisi Ko. Plus préoccupant pour l’avenir de l’administration Lai qui entrera en fonction au mois de mai, le PDP a perdu sa majorité à la législature, la perte de dix sièges le plaçant désormais en deuxième position derrière les 52 sièges du KMT. Aucun des deux principaux partis ne détenant une majorité, le PPT, avec ses huit sièges, se retrouve « faiseur de roi », et pourra influencer de façon significative le programme législatif de l’administration Lai.   

La gestion exemplaire de la pandémie de la COVID-19 par l’administration de Tsai, qui avait vu Taïwan briller malgré son exclusion de l’Organisation mondiale de la santé, n’aura donc pas suffi à convaincre une majorité de l’électorat que le PDP méritait d’obtenir un troisième mandat aux commandes de l’exécutif et du législatif. Mais ce résultat ne signifie pas qu’une majorité de l’électorat rejette le point-de-vue défendu par le PDP selon lequel l’indépendance de facto est préférable au statut de province de la RPC. À la différence des élections précédentes, même les candidats du KMT et du PPT, bien qu’opposés à l’indépendance de Taïwan, rejettent aussi la politique promue par Xi Jinping d’ « un pays deux systèmes », à laquelle la majorité des Taïwanais n’accordent aucune crédibilité à la suite de la mise au pas de Hong Kong, où cette option avait été promise. Il faut rappeler ici que tous les candidats – y compris Lai – avaient annoncé leur volonté de dialoguer avec le PCC, mais dans le contexte du respect de l’égalité entre les deux camps.

Aucun des deux principaux partis ne détenant une majorité, le PPT, avec ses huit sièges, se retrouve « faiseur de roi », et pourra influencer de façon significative le programme législatif de l’administration Lai.   

 

Les élections, au final, se sont joués comme les précédentes sur des enjeux de politique domestique qui affectent le quotidien des taïwanais.e.s, sur le plan économique, notamment. L’emploi pour les jeunes générations, les lacunes dans le secteur des soins de longue durée, et l’accessibilité au logement constituaient les principales sources de préoccupation, davantage que l’avenir des relations avec la Chine. Les inquiétudes des jeunes générations expliquent en partie la désaffection de nombreux électeurs envers le DPP, et leur soutien au PPT. Une conséquence radicale des élections législatives est la disparition des tiers partis tels que le Nouveau Parti, l’Union pour la solidarité de Taiwan, et le Parti du Nouveau Pouvoir, qui n’ont pas parvenu à faire élire un seul représentant à la législature. Le système politique renoue donc avec la difficile « cohabitation » qu’avait connue l’administration précédente du PDP sous Chen Shui-bian (2001 à 2008). Cette situation mérite toute notre attention puisque le PCC n’a pas caché son intention de faire du travail de sape avec son département de travail du front uni, moins dangereux certes qu’une intervention militaire, mais néanmoins d’autant plus pernicieuse qu’elle est difficile à déceler et à contrecarrer.

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Le blogue du CÉPI est écrit par des spécialistes en la matière.

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Photo par Jack Brind sur Unsplash.

Les dernières élections taïwanaises constituent un bel exemple de réussite démocratique qu’il importe de célébrer au moment même où les démocraties libérales sont menacées plus que jamais de l’intérieur par les mouvements populistes et de l’extérieur par des régimes autoritaires. La vigueur de la campagne électorale, les résultats obtenus par les partis d’opposition, mais surtout


Les dernières élections taïwanaises constituent un bel exemple de réussite démocratique qu’il importe de célébrer au moment même où les démocraties libérales sont menacées plus que jamais de l’intérieur par les mouvements populistes et de l’extérieur par des régimes autoritaires. La vigueur de la campagne électorale, les résultats obtenus par les partis d’opposition, mais surtout l’attitude des perdants dans cette course, qui ont promptement félicité le gagnant après avoir concédé leur défaite, mettent en relief le fait que la diversité d’opinions et de perspectives sont largement respectées. Le Canada, les États-Unis, l’Union européenne, et le Japon, entres autres, ont émis des communiqués félicitant le peuple de Taïwan pour leur élections. Comme il fallait s’y attendre, les autorités de la République Populaire de Chine (RPC), dont les citoyens ne peuvent pas pratiquer librement l’exercice de leur droit de vote, ont mis en garde les dirigeants taïwanais contre toute velléité d’indépendance.


La Présidente Tsai Ing-wen ne pouvant pas briguer un troisième mandat en vertu de la constitution, le PDP a choisi comme candidat aux présidentielles le Vice-Président Lai Ching-teh, promettant une continuité avec l’administration sortante. Critiqué par ses adversaires et par le PCC comme un ténor de l’indépendance taïwanaise, Lai avait promis durant la campagne de maintenir la ligne pragmatique de Tsai en ce qui concerne cette épineuse question: une déclaration d’indépendance présentait une provocation inutile puisque Taïwan est déjà un État souverain. Il en possède déjà les attributs, hormis un siège aux Nations Unies et des relations diplomatiques formelles avec la plupart des nations. Le choix de Hsiao Bi-khim comme colistière de Lai n’a pas rassuré le PCC : « représentante des affaires économiques et culturelles de Taipei » aux États-Unis, elle avait brillamment servi en tant qu’ambassadrice de facto de son pays et y a cultivé d’excellentes relations avec les deux partis. En d’autres termes, une administration Lai-Hsiao est assurée d’avoir une oreille attentive à Washington. 

Le deuxième candidat en importance avant le scrutin, Hou Yu-ih, portant les couleurs du Parti Nationaliste (ou kuomintang, KMT), était devenu en 2018 maire de la Nouvelle-Taipei, la plus importante municipalité de Taïwan en nombre d’habitants, après avoir fait carrière au sein des forces policières. Le choix de son colistier Jaw Shaw-kong en avait laissé perplexes plus d’uns : ce dernier, animateur de radio populiste et populaire, était connu pour ses positions jugées par beaucoup comme trop prochinoises. Le troisième candidat en termes de popularité, Ko Wen-je, ex-maire de Taipei après avoir fait carrière comme médecin, a fondé le Parti Populaire de Taiwan (PPT), qu’il présentait comme une troisième voie promouvant une position modérée entre les deux principales formations.

Les maisons de sondage de Taïwan peuvent se féliciter d’avoir prévu avec beaucoup d’exactitude les résultats électoraux obtenus le 13 janvier, qui reflétaient les tendances observées avant la tenue du scrutin. Ce remarquable résultat révèle que les tentatives d’intimidation par l’Armée populaire de libération (APL) et l’interférence orchestrée par le Parti Communiste de Chine (PCC) durant la campagne électorale, n’ont pas porté fruit. Le ticket Lai-Hsiao l’a emporté aux présidentielles, quoiqu’il ait dû se contenter – tel qu’attendu – d’une pluralité des suffrages exprimés, avec 40 % des voix, plutôt qu’une majorité. Ce qui signifie une légitimité fragile, puisqu’un tiers des électeurs – 33 % – a choisi Hou, et plus d’un quart – 26 % – a choisi Ko. Plus préoccupant pour l’avenir de l’administration Lai qui entrera en fonction au mois de mai, le PDP a perdu sa majorité à la législature, la perte de dix sièges le plaçant désormais en deuxième position derrière les 52 sièges du KMT. Aucun des deux principaux partis ne détenant une majorité, le PPT, avec ses huit sièges, se retrouve « faiseur de roi », et pourra influencer de façon significative le programme législatif de l’administration Lai.   

La gestion exemplaire de la pandémie de la COVID-19 par l’administration de Tsai, qui avait vu Taïwan briller malgré son exclusion de l’Organisation mondiale de la santé, n’aura donc pas suffi à convaincre une majorité de l’électorat que le PDP méritait d’obtenir un troisième mandat aux commandes de l’exécutif et du législatif. Mais ce résultat ne signifie pas qu’une majorité de l’électorat rejette le point-de-vue défendu par le PDP selon lequel l’indépendance de facto est préférable au statut de province de la RPC. À la différence des élections précédentes, même les candidats du KMT et du PPT, bien qu’opposés à l’indépendance de Taïwan, rejettent aussi la politique promue par Xi Jinping d’ « un pays deux systèmes », à laquelle la majorité des Taïwanais n’accordent aucune crédibilité à la suite de la mise au pas de Hong Kong, où cette option avait été promise. Il faut rappeler ici que tous les candidats – y compris Lai – avaient annoncé leur volonté de dialoguer avec le PCC, mais dans le contexte du respect de l’égalité entre les deux camps.

Aucun des deux principaux partis ne détenant une majorité, le PPT, avec ses huit sièges, se retrouve « faiseur de roi », et pourra influencer de façon significative le programme législatif de l’administration Lai.   

 

Les élections, au final, se sont joués comme les précédentes sur des enjeux de politique domestique qui affectent le quotidien des taïwanais.e.s, sur le plan économique, notamment. L’emploi pour les jeunes générations, les lacunes dans le secteur des soins de longue durée, et l’accessibilité au logement constituaient les principales sources de préoccupation, davantage que l’avenir des relations avec la Chine. Les inquiétudes des jeunes générations expliquent en partie la désaffection de nombreux électeurs envers le DPP, et leur soutien au PPT. Une conséquence radicale des élections législatives est la disparition des tiers partis tels que le Nouveau Parti, l’Union pour la solidarité de Taiwan, et le Parti du Nouveau Pouvoir, qui n’ont pas parvenu à faire élire un seul représentant à la législature. Le système politique renoue donc avec la difficile « cohabitation » qu’avait connue l’administration précédente du PDP sous Chen Shui-bian (2001 à 2008). Cette situation mérite toute notre attention puisque le PCC n’a pas caché son intention de faire du travail de sape avec son département de travail du front uni, moins dangereux certes qu’une intervention militaire, mais néanmoins d’autant plus pernicieuse qu’elle est difficile à déceler et à contrecarrer.

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